Avons perdu la capacité de faire un cinéma pour adultes ?

Dans une interview réalisée pour l’excellent FRISSON BREAK et diffusée sur cine+Frisson le 5 mai, le réalisateur Danny Boyle livre ce constat quelque peu terrifiant sur le cinéma anglo-saxon de divertissement. Un constat que nous devrions prendre comme une menace pour notre propre cinéma national si nous n’y prenons gare.

Le réalisateur explique:

« L’un des problèmes actuels est que nous avons perdu la possibilité de faire films adultes. Même l’expression ‘films adultes’ signifie désormais ‘pornographie’. Alors que lorsque j’étais gamin, ‘films adultes’ signifiaient Nicolas Roeg, John Boorman, John Cassavetes. C’était du très bon cinéma avec des thèmes adultes comme le sexe, la violence, le dilemme, des dilemmes absolument adultes. Et en grandissant, on était impatient, excité à l’idée de les rencontrer. On les découvrait au cinéma, puis on les rencontrait soi-même dans la vraie vie. C’était un rite de passage.

Le problème du cinéma contemporain est qu’il se ‘pixarise’. C’est brillamment raconté, mais c’est pour la famille. Et si ce n’est pas pour la famille, le film est recouvert d’interdictions en tous genres, des pages entières d’avertissement. »

Tout était dit. Le cinéma nous faisait grandir.

Aujourd’hui, il nous semble que la seule excitation qui demeure à nos gamins vis-à-vis du cinéma est l’horreur.

La création française est relativement protégée de cette dérive. Mais pour combien de temps ?

5 commentaires

  1. J’aurais plutôt dit qu’en France nous avons perdu l’habitude de faire des films. Tout court.
    Une part de ce qu’il dit est vrai mais nous aurions tort de le prendre pour une vérité absolue. Il ne parle que du cinéma version hollywoodienne et non du cinéma indépendant, où chaque film renouvelle son genre.
    Quant au nombre d’avertissements et d’interdictions, est-ce véritablement la faute du cinéma ? Il me semble qu’il s’agit plutôt d’une société qui a du mal à se libérer d’une certaine forme de pureté. Elle omet le fait qu’elle est devenue elle-même violente, ce qui inspire nécessairement le cinéma.

  2. Le point est à discuter. Cassavetes et Boorman me semblent difficiles d’accès pour des ‘gamins’. Je trouve l’offre du cinéma américain d’excellente qualité en ce qui concerne un cinéma ‘Adulte’ : Argo, Margin Call, Flight, Drive, The Place Beyond the Pine, voire Django… Des sujets et des personnages complexes dans des histoires dramatiquement bien écrites s’adressant à un public adulte et large. Le Cinéma Français fait de (belles) propositions (La Guerre est Déclarée, Polisse…) mais je le trouve plus segmentant et la dimension d’identification que Boyle semble rechercher me parait moins efficace (probablement car nous sommes davantage dans la description). C’est probablement lié à la culture narrative américaine qui mise avant tout sur un personnage qui doit faire des choix.

  3. Dans une période de crise, violente, la peur sociale grandit, avec pour conséquence l’augmentation du contrôle social, d’où la multiplication des interdictions. Mais ces interdictions sont plus présentes dans le paysage – genre Far West ! – du cinéma américain, car la société est beaucoup plus violente, donc la peur – voire la paranoïa – aussi.
    Dans le même temps, curieusement, je trouve que la violence est plus présente dans certaines séries américaines de qualité (comme Game of Thrones), où elle d’ailleurs plutôt bien mise en scène. Il semblerait donc qu’il y ait moins de « contrôle » sur ce qu’on peut voir chez soi, que sur ce qui peut être projeté dans un lieu public…
    Après, se pose la question de l’autocensure chez les décideurs des chaînes investissant dans le cinéma, et la fiction (cela ne concerne pas C+, qui est pour la fiction l’équivalent national de l’HBO US), qui doivent prendre en compte les sensibilités de leurs acheteurs étrangers (comme, par exemple, la prohibition de la pilosité pubienne au Japon, dans le même temps que les Manges érotiques fleurissent – et là encore, c’est pour l’usage privé), dans un monde où le financement des films dépend de plus en plus des recettes faites hors du territoire de production…
    Enfin, la volonté d’un retour d’investissement à court terme pour un film visionné par un public « massifié », commande quasiment toujours le « lissage » du produit…
    C’est ainsi que je m’émerveille toujours du visionnage de « Laurence d’Arabie », du grand David Lean, film à grand spectacle, fait pour le plus large public, qui est l’histoire d’un homme à la découverte de lui-même, et qui rencontre sa propre abjection… Le pitch du film n’était bien sûr pas cela, à l’époque, et aujourd’hui ce film adulte garde sa puissance et sa force… Le cinéma ou l’art de la contrebande (Godard a dû dire ça).

    Hölderlin disait que « là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », alors restons confiants…

    P.S : le le premier investisseur du beau film adulte que sont « Les liaisons dangereuses », de Stephen Frears, fut une société de vidéo convaincue par la productrice dont le pitch était « c’est Dallas au XVIIIe siècle ! ». Comme quoi il y a des gens brillants, et qui savent vendre…

  4. Pas faut…Mais il faudrait peut-être aussi des producteurs, des chaînes de TV etc plus audacieux ! Des exemples existent de films dont personnes ne veut et qui font grandit, réfléchir…et bon mais souvent personne n’ose… Allez les professionnels du ciné, sortez de vos carcans tout fait pour nous étonner, nous captiver…!

  5. Aux Etats-Unis, le contenu adulte qui était auparavant dans les films est maintenant passé à la télévision, en particulier sur les chaînes du câble comme HBO et Showtime. Il y a toute une batterie d’avertissements avant les épisodes (Adult content, adult language, nudity, etc.) mais au moins on parle vraiment de sexualité, de rapports de couple, de sujets pour les adultes. J’essaie de faire mon premier long-métrage à Los Angeles et je me suis rendu compte, petit à petit, que c’était très difficile de faire un film ici où l’on parle de sexualité. Ou tout simplement un film qui ne soit pas seulement dans un genre, pas facile à vendre. Personne ne veut produire des films qui ne sont pas au moins PJ-13 (les enfants à partir de 13 ans peuvent y aller accompagnés par un adulte), or, quand on fait des films indépendants, il suffit d’avoir un « fuck » dans le film pour passer dans la catégorie R rated, ce qui veut dire que là, le jeune doit avoir 17 ans et être accompagné par un adulte pour voir le film… Ça limite, quand même.

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